Jean Dupuy
Né en 1925 à Moulins. Vit et travaille à Pierrefeu.

En 4e vitesse

«Résumé autobiographique»
Dans les années 1960, je vis à Paris et je fais de la peinture lyrique abstraite et gestuelle basée sur la vitesse dans l'exécution. Pas de repentirs.

Je m'installe à New York en septembre 1967. En 1968, j'expose au MoMA et au Musée de Brooklyn Cône pyramide dont le titre, à l'origine, était Heart Beats Dust (Le Coeur bat la poussière) car en battant la poussière, le son du coeur amplifié électroniquement devenait le principal agent constructeur de la sculpture.
Le succès immédiat de cet objet m'oriente dans des recherches qui vont montrer aux observateurs des aspects invisibles de leur corps – la manière dont réagissent, dans certains cas, certaines cellules corticales (les aires visuelles, par exemple, du cortex) ou comment, en suçant une pastille de violette tout en humant l'odeur de la même fleur, l'observateur perd la perception de ses deux sens.

Ces expériences sont montrées, entre 1968 et 1973, à la galerie Sonnabend (New York et à Paris). En 1969, Pierre Gaudibert, conservateur de l'Arc au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, m'invite à faire deux performances: Chorus For Six Hearts et Paris-Bordeaux.

En 1971, j'expose Fewafuel (Fire Earth Water Air) au County Museum de Los Angeles, dans l'exposition «Art & Technology», un moteur Diesel en état de marche, fabriqué pour l'occasion par «Cummins Engine CO2», dans lequel je montre les quatre éléments. En particulier, le feu venant de la chambre à combustion, vu dans un miroir placé à l'extérieur du moteur et, dans un grand vase en verre placé à la sortie du pot d'échappement, la terre, sous la forme de débris polluants. Cette sculpture dénonçant la pollution du fuel provoque alors un grand scandale écologique dans la presse, le lendemain du vernissage.

En 1972, je rencontre Olga Adorno, artiste performeuse (happenings), nous aurons un fils, Augustin, en 1978. Il est aujourd'hui compositeur de musique électronique. Stimulé par Olga, j'organise des performances collectives jusqu'en 1979. En 1974 à «The Kitchen», je réunis quarante artistes qui performent à tour de rôle pendant deux minutes au cours d'un dîner de trois cents personnes. En 1978, je réunis une quarantaine d'artistes pour faire une performance d'une minute, chacun à tour de rôle, au Musée du Louvre, ce qui provoque là aussi un scandale (voir le catalogue Collective Consciousness, P.A.J. éditions, NYC).

En 1973, après avoir quitté la galerie Sonnabend, j'invite trente artistes à faire une exposition collective in situ — dans mon loft 405 E 13thst à New York, intitulée About 405 E 13th st, où rien n'est à vendre. Le succès me pousse à recommencer en 1974 et 1975. C'est au 405 que je fais ma première performance en rasant mes moustaches de gaulois sur une scène tournante qui deviendra, en 1979, une sculpture de 3,50 mètres de hauteur intitulée Lazy Susan et qui sera achevée en 2008 sous la forme d'une horloge musicale intitulée JOA.

En 1981 et 1982, je montre aussi à New York une série de vidéos de courte durée — Chant à capella, Artistes Propaganda I, II et Artists Shorts puis à Paris La Pub et Artists Propaganda III — qui sont produites par le Centre Pompidou.

C'est par hasard (le hasard nous ressemble…) que je fais une anagramme avec les vingt deux lettres American Venus Unique Red imprimées sur un crayon: Univers ardu en mécanique. Cette équation de lettres va changer ma vie. Je quitte New York en 1984, m'installe à Pierrefeu, dans l'arrière pays niçois où j'écris en trois ans un livre d'anagrammes, intitulé Ypudu, anagrammiste, que C. Xatrec publie en 1987. Suivront une quarantaine de livres publiés par divers éditeurs dont le Frac Bourgogne, la Galerie J. Donguy, E. Harvey, F. Conz (Vérone), Semiose éditions.

Entre 1985 et 2003, je fais des workshops dans une douzaine d'écoles des beaux-arts, en France (entre 1969 et 1971, j'avais enseigné à New York, à la School of visual arts). Entre 1998 et 2002, je passe deux mois par an à Puerto Rico et commence une collection de polypes, petites créatures calcaires qui entreront dans la réalisation d'une sculpture mobile mue par quatre moteurs, intitulée Carrousel et acquise en 2008 par le Musée d'art moderne de Paris. Dans les années 1990 et 2000, à partir de galets et bien d'autres ready-made, je crée une grande quantité de choses.

En 2007, je fais une exposition au Mamac à Nice, accompagnée de vidéos réalisées avec Augustin, G. Mathieu, P. Demontaut. En 2008, je montre mes peintures des années 60 à la Villa Tamaris à la Seyne-sur-Mer tandis qu'Eric Mangion, ...
Jean Dupuy -   Galerie Loevenbruck | Paris 6

Par Ornella Lamberti*
Jean Dupuy peint de grandes toiles, format paysage ou portrait, en blanc ; un blanc rugueux dont l'impression de perfection s'atténue au fur et à mesure que l'on se rapproche des tableaux. Puis, d'un mouvement que l'on suppose animal, impulsif, grandiloquent, il éclabousse la toile de quelques grands traits colorés. Souvent de couleurs aussi primaires que le geste: rouge, jaune, bleu. Et noir.

Des toiles peintes en quatrième vitesse donc, qu'il ne prend même pas le temps de nommer: N°71, N°87... Les numéros s'enchaînent. Dans notre esprit, le fantôme de Jackson Pollock, penché sur ses toiles gigantesques au sol, mettant en œuvre son «action painting» primitive, urgente, nécessaire, apparaît.

Pourtant, à y regarder de plus près, rien n'est dû au hasard dans la peinture lyrique-abstraite de Jean Dupuy. Les coulées de peinture sont bien trop nettes... pour être honnêtes ; elles sont en réalité hyper maîtrisées, dessinées, pensées. Leur agencement même évoque l'esprit du Zen: des obliques plutôt centrées, des verticales assumées, des espaces laissés vierges. L'harmonie qui se dégage des toiles suggère un art consommé des pleins et des vides.

Certains tableaux rappellent d'ailleurs des œuvres calligraphiques: sur de petits formats, une encre bleu sombre s'écartèle en giclées fines. La surface du papier est griffée et éclaboussée, savamment ponctuée de traits et de points. L'on est face à des partitions. N°71, N°87... Des partitions de notes un peu sauvages, qui ne sont pas sans rappeler les Bleu de Joan Miró.

Jean Dupuy réalise donc des toiles paradoxales: faussement apologétiques de la vitesse, du flux, du débordement, de l'aléatoire, elles sont en réalité et a contrario, produits d'une volonté très marquée. Et loin d'être réalisées «en quatrième vitesse».

Jean Dupuy est surtout réputé pour ses happenings des années 70. Cette période picturale, entre 1964 et 1966, préfigure-t-elle son travail de performeur? En effet, les performances collectives qu'il organise jusqu'en 1979 jouent également sur la notion du temps et de ses contraintes.
Par exemple, en 1978, au Musée du Louvre, Jean Dupuy réunit quarante artistes qui réalisent chacun une performance d'une minute, Performances/Minute.
Certaines de ses installations travaillent également la même notion, telle Cône pyramide, en 1968: les battements amplifiés d'un cœur soulèvent la poussière contenue dans un parallélépipède, formant une sculpture mouvante. Les battements de cœur, symboles du temps qui passe...

Comment le temps façonne-t-il les formes? Jean Dupuy, via l'abstraction lyrique, la performance ou les installations, ébauche une réponse à cette question.

 *Sources http://www.paris-art.com/marche-art/en-4e-vitesse/dupuy-jean/7186.html#haut

— Jean Dupuy, N°71, 1965. Acrylique sur toile. 200 x 140 cm
— Jean Dupuy, En 30 secondes, 1965. Acrylique sur toile. 199 x 160,5 cm
— Jean Dupuy, N°87, 1966. Acrylique sur papier. 66,5 x 102 cm

    Jean Dupuy,<em> N°66,</em> 1965. Acrylique sur toile. 114 x 195 cm<br><br>Courtesy de l’artiste et de la galerie Loevenbruck, Paris © Jean Dupuy